LES VIES INDIGNES DE DEUIL : GAGE D’UNE CO-VULNÉRABILITÉ RÉVÉLÉE DANS L’ART CONTEMPORAIN ENTRE L’HUMAIN.E ET L’ANIMAL
à tous les animaux que j'ai rencontrés dans la mort, sans jamais les connaître, que j'ai serrés dans mes bras, l'air de les protéger, et dont j'ai conservé la mémoire à travers l'art, en photographie.
Les animaux présents dans mes photographies sont morts accidentellement, de maladies ou percutés par une voiture. Ils meurent généralement dans l'indifférence, nos regards se détournent lorsque l'on croise leur chemin, on laisse leur carcasse pourrir sur le bitume. Ils sont pourtant morts à cause de l'envahissement humain, les espaces sauvages se réduisent, des routes viennent couper les forets en deux, rendant chaque traversée périlleuse. Le choc de la carrosserie avec leurs corps fragiles les laisse dans un piteux état, alors que l'automobiliste trace sa route.
Je choisis au contraire, à travers mon art de prendre le temps de regarder l'animal, de le rencontrer à travers la mort. Je n'aurai jamais eu l'occasion de croisé le chemin de ces animaux si ce n'était à travers la mort. Une rencontre devient possible, entre l'animal et moi, mais en même temps nous sommes tous deux des anonymes dans cette rencontre. Je ne pourrais jamais connaître vraiment cet animal, puisqu'il n'est plus là, seul son corps est présent.
On développe une proximité étrange à travers la mort. Ces animaux que l’on choisit de récupérer et de serrer dans nos bras, nous marquent, on vit cet instant comme une réelle rencontre. La tendresse naît précisément de cette impossibilité de relation : le corps de l'animal mort que je serre dans mes bras, ne sera jamais un «autre» avec lequel entrer en dialogue, il reste un corps, un reste. Et pourtant, je l’enlace, ce qui lui rend sa subjectivité même dans sa mort.
Suite à la découverte du corps de l'animal et de cette rencontre à travers la mort, s'en suit la mise en scène photographique. Je dispose autour de leurs corps morts des objets symboliques, j'oscille entre une installation honorante et dénigrante, soit entre le point de vue spéciste et antispéciste. Je choisi également d'intégrer une présence humaine dans les photographies, puisque c'est précisément de la relation humain.e-animal qu'il s'agit.
Une certain tension réside dans ces clichés: par dessus la violence et la cruauté, une image de soin tente de réparer la peine causée.
Je considère les animaux comme mes camarades de lutte, et la prise photographie représente leur ultime geste de résistance. J’espère que leur corps mort photographié, peut permettre à ceux encore en vie d’être vue avec d’avantage de respect.
Cette photographie est un autoportrait intitulée «Lamentation», elle représente un face-à-face. Je tiens dans mes mains le visage d’un faon qui vient de mourir, nos regards se croisent, et c’est à cet instant, dans la mort, qu’une intimité interspécifique née. Je suis nue, agenouillée, le corps couvert de terre, je me suis débarrassé de la pudeur, des interdits historiquement inculqués, je suis revenue dans une vulnérabilité propre à mon existence. J’ai choisi de faire monde avec la nature qui permet la rencontre entre une humaine vivante et ce faon mort. L’animal est inerte, c’est l’expression faciale de l’être humain qui suggère l’émotion (compassion, tristesse, désarrois) et le langage corporel qui exprime l’affection et la volonté de protéger, même s’il est déjà trop tard. La douleur ressentie permet de reconnaître dans le faon un être digne de deuil, un autre vulnérable qui partage la même finitude que moi. Le cadavre animal n’est pas un rebut, mais un symbole d’un covulnérabilité.
Cette photographie évoque la complexité des relations humain.e-animal et la possibilité de voir une altérité. L’humaine est présente dans la photographie mais l’animal occupe la place co-centrale. L’humanité se mesure dans la capacité de voir en l’animal un semblable. Ce renversement critique l’anthropocentrisme et ouvre la voie à une égalité des existences face à la mort. Le faon mort incarne les vies sacrifiées, rendues invisibles ou insignifiantes. En le tenant ainsi, je refuse la logique d’effacement qui caractérise la nécropolitique : ici, le cadavre n’est pas nié, mais exposé comme mémoire, comme archive.
Pour finir, j'enterre l'animal. C'est une manière symbolique pour lui redonner le droit au deuil au sens butlérien
n’est pas réellement pour l’animal mort, mais plutôt pour ceux qui sont vivants, afin que leurs vies soient considérées comme étant la peine d’être vécues. Lorsque j’enterre le corps des animaux que je trouve, c’est également symbolique. Je ne suis pas croyante, je transpose simplement un geste d’humanité envers l’animal, ce qui est sans doute anthropocentrée. Je projette sur l’animal ma propre vision de la mort qui m’a été inculquée par ma culture. Je traite l’animal comme l’espèce humaine a l’habitude de traiter ses semblables. Je traite l’animal comme une personne.
Cette photographie reprend les codes esthétiques de l’enterrement : éclairage dramatique, linge blanc sur lequel repose le défunt, le voile de la pleureuse et l’émotion de la perte. Le couple vêtu de couleurs bleu et rose pastel, représente un couple ordinaire, hétérosexuel, élégamment vêtu : iels incarnent la solennité domestique. Au centre, le petit animal mort - au pelage texturé et peu attrayant - est placé sur un linge blanc, ce qui évoque immédiatement la Pietà chrétienne (la Vierge portant le Christ mort), mais transposé dans un contexte profane. Le rat, comme un «enfant» emmailloté, prend la fonction du corps sacré. La fleur déposée à ses côtés accentue le caractère rituel et funéraire, rappelant les gestes universels d’hommage. Le rat, habituellement relégué au rang de nuisible reçoit ici la dignité d’un enfant mort-né. Un décalage persiste : la mise en scène dramatique semble disproportionnée par rapport à l’objet du deuil. Ce pauvre rat, recevant une attention d’ordre religieux, introduit une dimension légèrement absurde, presque ridicule. Ce décalage force lae spectateur.ice à s’interroger sur ses propres hiérarchies affectives. Pourquoi ce deuil nous semble-t-il « trop » ? Pourquoi la douleur d’un couple ordinaire face à un rat mort paraîtelle excessive ? C’est dans cet écart, entre le pathos et l’absurde, que l’œuvre cherche à soulever un questionnement éthique : en exposant l’animal à un excès de dignité, elle dévoile le manque de reconnaissance que nous lui refusons habituellement. Les gestes et la posture mélancolique du couple, recréent un rituel, une communauté de deuil, un espace où l’animal devient le miroir des co-vulnérabilités humaines et animales. L’œuvre interroge ainsi la fragilité de toute existence. Le cadavre fragile dans leurs bras rappelle que toute vie est précaire et vouée à disparaître. En ce sens, la photographie tente de reconnaître dans l’animal un autre avec qui nous partageons une condition commune.